top of page
Rechercher

L’élection qui pourrait faire basculer l’Allemagne

2 sept.
8 min de lecture

Le parti de droite radicale Alternative für Deutschland (AfD) veut faire de la Saxe-Anhalt le laboratoire de la transformation du « système ».

 

A la Une du Spiegel, c’est « l’homme le plus dangereux d’Allemagne » mais dans son Land de Saxe-Anhalt, il est une véritable star. Tout sourire, avec ses yeux bleus et son physique de gendre idéal, Ulrich Siegmund, 35 ans, tête de liste de l’Alternative für Deutschland (AfD) pour les élections régionales du 6 septembre, signe des T-shirts et des affiches, serre des mains, tape sur l’épaule de ses fans et enchaîne les selfies. Son talent ? Transformer l’énergie négative de l’AfD en son contraire, grâce à l’empathie, l’autodérision, l’appel aux émotions et une très habile rhétorique. « Plutôt que la colère et la peur, un discours Feel Good, idéal pour attirer les électeurs au-delà du cercle traditionnel de l’AfD » analyse Johannes Hillje, consultant en communication. Une aubaine pour le parti de droite radicale qui trouve en lui une figure capable de fédérer toutes les classes sociales et toutes les générations.

 

Si les électeurs de ce Land au centre-est de l’Allemagne donnaient la majorité absolue à sa liste, Ulrich Siegmund permettrait à l’AfD de diriger pour la première fois un Land depuis la fondation de la République fédérale. Classée « mouvement extrémiste de droite » par l’Office de protection de la constitution depuis novembre 2023, l’AfD serait alors en position de gouverner sans former de coalition et de le nommer son président à la tête de l’exécutif régional.

 

Pendant sa campagne, le candidat vedette a arpenté les villages et petites villes du Land, le long des lacs et des zones industrielles, à la rencontre des électeurs, dans des rendez-vous conviviaux, entre saucisses, bière et barbe à papa. « Nous sommes l’avenir. Nous sommes aux côtés de l’Allemagne et nous ne bougerons pas d’un millimètre. Le 6 septembre, nous allons écrire une page d’histoire et reprendre en main notre pays » promet Ulrich Siegmund.

 

Ulrich Siegmund, star des réseaux sociaux et champion de l'identité est-allemande


Né en octobre 1990, trois semaines après la réunification allemande, il a grandi à Tangermünde, une ville de 10 000 habitants sur la rive ouest de l’Elbe. Fils de deux ingénieurs, il fonde à 23 ans une petite entreprise de parfums d’ambiance pour hôtels et salles de sport. Entré en politique à la CDU, il rejoint l’AfD en 2014, élu deux ans plus tard au parlement régional. Porte-parole du groupe parlementaire sur les questions de santé, la pandémie de Covid-19 lui donne l’occasion d’exploiter avec brio ses dons de communication sur les réseaux sociaux, à coup de vidéos dénonçant les confinements. Avec environ 760 000 abonnés sur TikTok et près de 500 000 sur Instagram, le favori des sondages bénéficie aujourd’hui d’une présence en ligne quasi inégalée en Allemagne.

 

Ulrich Siegmund surfe sur un sentiment de déclassement très répandu parmi les Allemands de l’Est, ce vieux complexe d’exclusion, l’impression d’être aux mieux le parent pauvre, couvert de colis Aldi par leurs concitoyens de l’Ouest, en dépit des bienfaits économiques de la réunification. Celui qui se fait appeler « Ulli » entraîne dans des virées ses supporters juchés sur des « Schwalbe », ces mobylettes à moteur deux-temps, fabriquées entre 1964 et 1986, dans l’ex-Allemagne de l’Est, sous la marque Simson. Plus qu’un simple véhicule, le Simson rappelle de bons souvenirs aux plus âgés et donne aux plus jeunes un moyen d’afficher leur appartenance « est-allemande ». Peu importe si l’entreprise fût fondée en 1856 par une famille juive, forcée ensuite de fuir le pays après la prise de pouvoir des Nazis. « L’AfD a comblé le vide laissé par l’ancien parti de gauche PDS, héritier du SED, le parti communiste de la RDA » explique Martin Debes, journaliste au magazine Stern. « Elle exploite avec une remarquable efficacité l’identité est-allemande qui s’inscrit parfaitement dans sa vision nationaliste et identitaire d’une Allemagne affranchie de ses péchés historiques ». 

 

Derrière l’image harmonieuse cultivée par Ulrich Siegmund, son entourage compte plusieurs anciens militants de l’Association de jeunesse fidèle à la patrie (HDJ), une organisation d’extrême droite connue pour ses camps de vacances paramilitaires pour enfants, fondée en 1990, interdite en 2009 par le ministère fédéral de l’intérieur, en raison de ses liens avec la mouvance néonazie. « Ce qui s’est passé il y a 20 ou 30 ans ne m’intéresse pas », répond l’étoile montante de l’AfD quand on l’interroge sur le passé de ses collaborateurs, susceptibles d’occuper des postes clés dans un éventuel gouvernement AfD.

 

Un programme plus radical en Saxe-Anhalt qu'à l’échelle nationale


Avec une moyenne de 42 % des intentions de vote, l’AfD serait très proche d’une majorité de sièges lui permettant de gouverner seule. Largement distancée, la CDU qui gouverne la région avec les sociaux-démocrates et les libéraux, compte près de vingt points de retard. Plus radical que celui du mouvement à l’échelle nationale, le « programme de gouvernement » de la fédération régionale de l’AfD veut faire de la Saxe-Anhalt le laboratoire d’une transformation du « système » dans l’éducation, la culture et la politique migratoire. L’AfD entend, par exemple, supprimer le financement par l’impôt des deux grandes Églises, catholique et protestante, supprimer la redevance pour l’audiovisuel public, mettre fin à la scolarité obligatoire, autoriser l’éducation des enfants à la maison, refondre les programmes en réduisant la place accordée à l’histoire du national-socialisme et combattre le « wokisme » dans la culture.


Le mot « remigration » apparaît 17 fois dans sa plate-forme électorale, promettant une « déportation et une remigration offensive » contre les « migrants illégaux ». Parmi les 170 000 étrangers vivant dans ce Land de 2, 1 millions d’habitants, l’AfD cible les Ukrainiens, les Syriens, les Irakiens et les Afghans dont la plupart ne mériteraient pas, selon elle, le statut de réfugiés. Une « garde citoyenne bénévole » serait créée pour épauler la police. Dans le même temps, le parti promet d’introduire de nouvelles prestations sociales, en particulier une prime de naissance de 2000 € pour chaque nouveau-né, portée à 4000 € pour chaque enfant suivant.

 

Une grande partie de ces mesures sont inapplicables, par manque de fonds ou parce qu’elles ne relèvent pas de la compétence du Land, en particulier dans le domaine de l’immigration. L’Institut de recherche économique de Halle (IWH) estime que ce programme exposerait la Saxe-Anhalt, le Land le plus pauvre du pays, déjà endetté à hauteur d’environ 25 milliards d’euros, à un déficit budgétaire annuel de 2, 2 milliards d’euros.

 

Plus prudent ces derniers temps, Ulrich Siegmund se dit soucieux de diriger « un gouvernement stable » et parle d’«attentes réalistes », d’objectifs à court, moyen et long terme. Beaucoup de choses resteraient inchangées s’il devenait ministre-président a-t-il lâché, le 25 août, dans un débat télévisé avec son adversaire Sven Schulze (CDU), le ministre-président sortant. Après tout, a-t-il expliqué, Magdebourg est « dépendante des décisions complètement insensées prises à Berlin. C’est là que l’action doit se concentrer, c’est là qu’il faut aller ». Comme si sa potentielle victoire électorale en Saxe-Anhalt, - « la première étape » -, profiterait plus à l’AfD qu’aux habitants de la région.

 

Divergences sur la politique économique et la politique étrangère


À Berlin, la direction du parti, sous la houlette d’Alice Weidel, semble parfois douter de la capacité de ses collègues de Saxe-Anhalt à gouverner efficacement, au risque de compromettre ses chances d’accéder à la chancellerie lors des prochaines élections fédérales. Pour en arriver là, l’AfD devra surmonter de profondes divisions. Derrière une façade d’unité et de professionnalisation, l’AfD demeure le « tas en fermentation » décrit par Alexander Gauland, député au Bundestag et ex-dirigeant du parti.

 

À trois trimestres des prochaines élections régionales dans le Land le plus peuplé d’Allemagne, le récent congrès régional du parti en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, a dégénéré, lors de la sélection des candidats, en véritable guerre civile entre une faction nationaliste et une faction plus modérée.

 

Deux récentes interviews télévisées montrent que les deux co-présidents de l’AfD divergent sur des points essentiels comme les relations avec les autres partis et la politique migratoire. Quand Tino Chrupulla affirme que l’AfD souhaite dialoguer avec tous, Alice Weidel exclut toute coopération avec la CDU et le SPD, qualifiant d’«incompétents » les politiciens du gouvernement allemand. Et, contrairement à Tino Chrupulla qui voit favorablement leur « contribution par leur travail et leur savoir-faire à l’État », Alice Weidel s’oppose à la naturalisation des réfugiés syriens en Allemagne et souhaite les renvoyer dans leur pays.

 

Alors que l’AfD défend clairement le rétablissement du service militaire obligatoire dans son programme, son co-président Tino Chrupalla fait campagne avec le slogan : « Vous n’aurez pas mes enfants ! ». Et le même parti veut réduire le rôle de l’État avec un impôt forfaitaire de 25 %, tout en promettant un niveau de retraite de 70 %.

 

« Sur la politique économique et sociale, comme en politique étrangère et de défense, le parti reste profondément divisé » confirme Martin Debes. « Sur l’euro, les forces armées allemandes ou l’OTAN, l’AfD n’a pas de position unique mais plusieurs positions diamétralement opposées ».

 

En rupture avec politique extérieure allemande depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’AfD entend recentrer la politique étrangère allemande sur la défense des « intérêts nationaux », en faisant planer le spectre d’un « Dexit » par voie référendaire et en appelant de ses vœux un rapprochement avec la Russie et l’espace eurasien. Divisée sur l’appartenance à l’UE et à la zone euro, l’AfD ne revendique pas une sortie immédiate de l’UE et de l’euro mais entretient l’ambiguïté en conditionnant le maintien de l’Allemagne à des réformes profondes.

 

Deux lignes s’affrontent également face à la Russie, entre une aile antiaméricaine et prorusse et une autre, plus atlantiste, qui cultivait la proximité avec le mouvement MAGA (« Make America Great Again ») et Donald Trump depuis sa réélection en novembre 2024. L’intervention américaine en Iran, avec ses conséquences sur l’approvisionnement énergétique et l’inflation, a, au moins temporairement, mis fin à ces divergences. Les uns et les autres se rejoignent pour souhaiter normaliser les relations avec la Russie et mettre fin au boycott du gaz et du pétrole russe.

 

Tropisme pro-russe et liens avec le Kremlin


Dans cette dynamique, la fédération régionale de l’AfD en Saxe-Anhalt se distingue par un fort tropisme pro-russe. Le vice-président régional Hans-Thomas Tillschneider a manifesté à Kaliningrad contre « les valeurs occidentales ». L’an dernier, en compagnie d’une délégation de membres du parti, il assistait à la célébration de l’anniversaire de Vladimir Poutine à l’ambassade de Russie à Berlin.

 

Si l’AfD accédait au pouvoir à Magdebourg, son ministre de l’intérieur aurait accès à des informations sensibles du service de renseignement intérieur allemand susceptibles de fuiter vers Moscou. Le ministre de la Défense Boris Pistorius a fait savoir qu’il étudiait les moyens de priver d’informations militaires classifiées un parti dont les « liens étroits avec Poutine sont indéniables ».

 

Pas de quoi entamer l’assurance d’Alice Weidel qui voit l’AfD à la tête de la Chancellerie « lors des prochaines élections législatives ou celles d’après ». Dans un livre intitulé « Deutschland 2033. Ein Szenario » (« Allemagne 2033. Un scénario »), Justus Bender, journaliste politique à la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), décrit l’arrivée au pouvoir de la dirigeante de l’AfD, à la tête d’une coalition avec la CDU/CSU. Pas en 2029, l’année des prochaines élections fédérales, mais quatre ans plus tard, en 2033, soit l’année du centième anniversaire de l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler.


Ce spécialiste de l’AfD imagine une situation dans laquelle l’AfD, ayant obtenu 36 % des suffrages contre 31 % à la CDU/CSU, obtiendrait les ministères de l’intérieur et de la justice, tandis que la CDU/CSU se chargerait de la Défense et des affaires étrangères. « Chancelière du peuple », Alice Weidel gouvernerait par référendum, sa popularité personnelle éclipsant celle de son parti, avant d’annoncer des élections anticipées où les sondages lui prédiraient une majorité absolue. Comme dit le slogan de l’AfD en Saxe-Anhalt, « avec nous, tout est possible ».

 


 
 
 

Posts récents

Voir tout
Allemagne: l’heure de vérité pour l’AfD

Après sa victoire « historique », l’Alternative für Deutschland (AfD) pourrait gouverner le Land de Saxe-Anhalt. Avec 39 sièges sur 83 au parlement régional, l’AfD n’a toutefois pas la majorité absolu

 
 
 

Commentaires


Ce site web est maintenu par François d'Alançon à Paris, France.

 

Il contient des publications personnelles et des liens vers des publications dont François d'Alançon est l'auteur. Ce site ne représente pas La Croix ni les autres médias référencés ou cités.

 

Si vous avez des questions sur le contenu publié sur ce site, veuillez utiliser le formulaire de contact.

Politique de confidentialité

© 2023 by François d’Alançon

bottom of page