OTAN : comment défendre le flanc Est sans l'Amérique ?
- fdalancon
- 7 juil.
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Dernière mise à jour : 8 juil.
Quelle menace russe ?
La Russie a réorganisé son dispositif militaire face à l'OTAN, le long des frontières de la Suède, de la Finlande et de son enclave de Kaliningrad, en y déployant de nouvelles unités, des bases et des postes de commandement prêts à accueillir des forces de combat. Le gouvernement russe a ordonné, le 1er juillet, la fermeture temporaire de sept postes-frontières ferroviaires avec la Finlande, l’Estonie et la Lettonie. Depuis quelques temps, Moscou étudierait activement des plans d'attaque contre des cibles de l'Otan.
La Russie n'a pas besoin de lancer une attaque frontale. Parmi les scénarios d’escalade « horizontale », beaucoup craignent une action limitée et ambigüe, en deçà d'une attaque ouverte susceptible de déclencher une riposte militaire de l'Otan, mais suffisante pour exposer les divisions au sein de l'Alliance. Les républiques baltes sont fréquemment la cible de manœuvres de harcèlement russes relevant de la « zone grise » : cyberattaques, incursions d'avions et de drones, sabotage de câbles sous-marins ou désinformation.
Vilnius ne se trouve qu'à 35 km de la Biélorussie, d'où des réseaux criminels font passer des migrants et des ballons chargés de cigarettes de contrebande par-delà la frontière. Si la Russie devait envahir les États baltes, elle pourrait tenter de couper le corridor de Suwałki pour bloquer les renforts de l'OTAN, peut-être en utilisant uniquement des drones. Kaliningrad, l'enclave russe entre la Pologne et la Lituanie, constitue un point de tension potentiel.
La Russie pourrait également s'en prendre à la Pologne, via des frappes, réelles ou simulées, contre son infrastructure électrique ou une attaque hybride dans la zone frontalière entre les deux pays.
L'OTAN estime que la Russie pourrait menacer ses membres quelques années seulement après la fin ou la réduction des hostilités en Ukraine. Plus l'Amérique adoptera une posture anti-européenne, plus Vladimir Poutine sera tenté de défier les Européens avant qu'ils ne soient prêts.
Quelles sont les perceptions de cette menace en Europe ?
Pour la Pologne, les pays baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) et la Finlande, la Russie est perçue comme une menace directe et imminente. La Lettonie estime qu'en cas de fin de la guerre en Ukraine, la Russie pourrait redevenir une menace pour ce front de l'OTAN sous 5 ans. Résultat : la Lituanie s'engage à consacrer 5-6 % de son PIB à la défense d'ici 2030, et ces pays ont même évoqué la mise en commun de leurs projets de lignes de défense (le "North-East Border Shield", 8-10 milliards d'euros) pour se prémunir contre une attaque.
La Suède et la Finlande, qui ont rejoint l'OTAN après l'invasion de l'Ukraine, partagent la même inquiétude. Un bloc scandinave défensif se structure avec le Danemark et la Norvège, opérant en coordination avec l'OTAN. La mise en place des Forces terrestres avancées de l'Alliance en Finlande en juin 2026 en est une illustration concrète, avec un bataillon suédois désormais sous commandement OTAN via Norfolk.
La Norvège et le Danemark ne considéraient pas jusque-là la Russie comme une menace imminente, préoccupés par d'autres dynamiques (Arctique, Groenland). Le Danemark a longtemps sous-investi dans la défense (à peine plus de 1 % du PIB au milieu des années 2010) avant de réagir au déploiement de missiles russes dans la région.
La France : un rattrapage récent et incomplet. Historiquement, la France a longtemps entretenu une relation plus prudente avec la Russie, évitant de "l'antagoniser", ce qui a nourri la méfiance de ses alliés du flanc Est. Ce n'est qu'en 2022, avec l'invasion à grande échelle de l'Ukraine, que Paris a effectué un net rattrapage avec un déploiement en Roumanie et la participation aux « battlegroups ».
L'Allemagne : un revirement spectaculaire mais tardif. Berlin s'opposait traditionnellement aux appels français à l'autonomie stratégique, préférant s'appuyer sur la garantie américaine. Le changement de cap du chancelier Merz change la donne, mais soulève une nouvelle inquiétude : si l'Allemagne devient la première puissance militaire européenne, ce qui rebattra les cartes avec la France, qui occupe aujourd'hui ce rang.
Le Royaume-Uni : une position à part. Londres se positionne davantage comme un leader de la "coalition des volontaires" aux côtés de la France pour l'Ukraine, plutôt que dans la logique frontalière des pays baltes ou nordiques. Le Brexit continue de compliquer une vision commune de défense européenne, même si un rapprochement Londres-Bruxelles reste possible en 2026.
Le flanc Sud : une préoccupation différente. Les pays du Sud (Italie, Espagne, Grèce) restent structurellement plus concentrés sur les enjeux migratoires et la stabilité en Méditerranée/Afrique du Nord que sur la menace russe conventionnelle — ce qui explique en partie la résistance espagnole à l'objectif des 5 % du PIB.
Les Européens sont-ils prêts ?
Une étude de S&P Global Ratings distingue clairement trois groupes en 2026 :
L'Europe de l'Est en tête : Lituanie et Estonie à 5,4 % du PIB, Lettonie à 4,9 %, Pologne à 4,8 % — contre seulement 2,2 % pour la Pologne en 2021, un quasi-doublement en cinq ans.
Un groupe intermédiaire mené par l'Allemagne (2,8 % en 2026, objectif 3,5 % d'ici 2029).
Un groupe "réactif", freiné par des contraintes budgétaires ou des priorités politiques contradictoires : la France, mais surtout l'Espagne (autour de 1,3-2 %), le Portugal et l'Italie.
La trajectoire actuelle pointe vers une différenciation croissante entre un "noyau dur" nordique-balte-polonais-britannique-, nettement plus intégré et mieux doté, face à une Europe du Sud et une France qui peinent à suivre le rythme. Ce n'est pas encore une rupture institutionnelle, mais les mécanismes de financement européen (SAFE, ReArm Europe) sont les outils qui tentent de contenir cette fragmentation avant qu'elle ne devienne structurelle.
L'Allemagne s'est déjà largement démarquée de ce groupe. Berlin a doublé son budget de défense en deux ans (de 1,5 à 2,3 % du PIB), vise 3,5 % d'ici 2029, et a franchi un cap symbolique fort : le déploiement en Lituanie de sa 45e brigade blindée (environ 5 000 hommes à terme), soit le premier déploiement permanent d'une formation allemande à l'étranger depuis 1945. L'Allemagne a donc largement rejoint la logique du flanc Est en termes d'effort concret, même si elle reste en retrait sur la doctrine nucléaire, continuant de miser sur le parapluie américain plutôt que sur une option européenne.
France, Italie, Espagne : un groupe plus homogène mais pour des raisons différentes
La France est freinée par ses contraintes budgétaires : le service de sa dette (67 milliards d'euros par an) dépasse désormais son budget de défense, et son aide militaire à l'Ukraine reste inférieure à celle de l'Allemagne, malgré sa loi de programmation militaire révisée (2,3 % du PIB visé en 2027, 2,5 % en 2030).
L'Italie est soumise aux mêmes contraintes budgétaires que la France.
L'Espagne reste la plus réticente politiquement, ayant résisté frontalement à l'objectif des 5 %, s'attirant la menace de Trump d'exclusion de l'OTAN.
Le Joint Expeditionary Force (JEF) : une coalition dirigée par le Royaume-Uni
Créé en 2014, pleinement opérationnel depuis 2018, le JEF réunit dix pays : le Royaume-Uni (nation-cadre), les pays nordiques (Danemark, Finlande, Islande, Norvège, Suède) et les États baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie), plus les Pays-Bas. Sa zone d'intérêt géographique couvre le Grand Nord, l'Atlantique Nord et la mer Baltique. Il n'appartient pas formellement à l'OTAN mais tous ses membres en sont membres et le cadre se veut complémentaire à l'Alliance.
L'invasion de l'Ukraine a nettement renforcé son rôle. Le JEF a activé pour la première fois une "option de réponse" en 2023, déployant 29 navires et 11 aéronefs pour patrouiller près d'un million de miles carrés d'infrastructures sous-marines critiques en mer Baltique, suite au sabotage du gazoduc Balticconnector. Une deuxième opération, "Nordic Warden", a suivi en juin 2024 avec 28 navires et 6 aéronefs.
Le JEF comble un espace entre les forces nationales et l'OTAN, capable d'agir plus vite sur les menaces hybrides (câbles sous-marins sectionnés, drones suspects), là où l'OTAN ou l'UE ne peuvent ou ne veulent pas intervenir aussi rapidement. Par ailleurs, les initiatives scandinaves communes (surveillance aérienne mutualisée, forces terrestres avancées de l'OTAN en Finlande), et des projets comme le "North-East Border Shield" créent une intégration militaire de facto entre ces pays qui partagent la même perception du danger et ont bâti depuis plus de dix ans une coopération de défense structurée et de plus en plus active, qui vient compléter le dispositif de l'OTAN.
Le retrait partiel américain (5 000 soldats quittant l'Allemagne, réduction de brigades) touche en priorité ce noyau nordique-balte, qui doit compenser localement en renforçant sa cohésion par nécessité opérationnelle.
L'Europe peut-t-elle se passer du soutien américain ?
Les États-Unis prévoient de diviser par deux la disponibilité de leurs bombardiers stratégiques, de réduire d’un tiers leurs avions de chasse, de retirer leurs sous-marins des opérations de crise de l’Otan et de diminuer d’autres moyens critiques, notamment les avions ravitailleurs.
Ce processus de retrait unilatéral prend de court les alliés européens et crée des vulnérabilités dans des domaines où ils dépendent largement des États-Unis, notamment l’ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance) ainsi que la défense aérienne et antimissile, les capacités de frappe à longue portée et les moyens liés au cyber, à l’intelligence artificielle et à la guerre électronique.
Donald Trump peut tourner le dos aux Européens à tout moment. Vladimir Poutine peut en profiter pour les défier en pariant sur l'inaction américaine. Reste aussi à savoir si les Européens parviendraient à rester unis si des partis souverainistes accédaient au pouvoir en France, au Royaume-Uni ou en Allemagne.
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