Ukraine: la face obscure de la présidence
- fdalancon
- 16 nov. 2025
- 5 min de lecture
L’enquête conduite par le Bureau national anticorruption d’Ukraine (NABU) et le Parquet ukrainien anticorruption spécialisé (SAPO) a mis à jour l’existence d’un réseau criminel qui aurait détourné 100 millions de dollars (86 millions d’euros), en contraignant des sous-traitants de la compagnie nucléaire nationale Energoatom à verser des pots-de-vin pour conserver leur statut de fournisseurs.
Des proches du président
Selon les enquêteurs de NABU, l’organisateur de ce système de corruption ne serait autre que Timur Mindich, un homme d’affaires proche de Volodymyr Zelensky et copropriétaire de Kvartal 95, la société de production fondée par le président avant son élection. Il a quitté l’Ukraine dans la nuit du 9 au 10 novembre, quelques heures avant le début, lundi 10 novembre à 6H30, des perquisitions dans ses appartements à différents étages de l’immeuble au 9a de la rue Hrushevskoho à Kyiv.
Autres personnages clés : Oleksandr Tsukerman, le financier de Mindich, le ministre de la justice et ancien ministre de l’énergie German Galushchenko, Svitlana Hryntchouk, ministre de l’énergie et l’ancien premier ministre adjoint Oleksii Tchernichov. Selon le site indépendant Ukrainska Pravda, ce dernier serait impliqué dans la construction de quatre grandes villas à Kozyn, une localité de la région de Kyiv, un chantier vraisemblablement financé par une partie de l’argent détourné. Deux des quatre « manoirs » seraient destinés à Tchernyshov et Mindich. Le mystère reste entier pour les deux autres, alimentant les spéculations.
Toujours selon Ukrainska Pravda, les suspects étaient informés, dès le vendredi 7 novembre, des opérations prévues par les agences anti-corruption. Le SBU, le service de sécurité ukrainien à la main de l’exécutif et d’autres agences gouvernementales, surveillent depuis des mois les enquêteurs de NABU pour s’informer des risques potentiels concernant des membres de l’entourage présidentiel.
Tout ce petit monde se connait bien. L’épouse de Tchernichov serait ainsi devenu l’amie d’Olena Zelenska, la femme du président, laquelle serait la marraine d’un de ses enfants. Svitlana Hryntchouk, la ministre de l’énergie limogée, serait la maitresse de German Galushchenko, son prédécesseur, devenu ministre de la justice, lui aussi poussé à la démission.
Ces révélations jettent une lumière crue sur Volodymyr Zelensky, en visite à Paris lundi 17 novembre 2025. Le président ukrainien est perçu comme un homme agissant au sein d’un petit cercle fermé, affranchi de toute règle. Son image de dirigeant charismatique, champion de la résistance de l'Ukraine à l'invasion russe et capable de réformer la vie politique du pays, en balayant les oligarques, la corruption et le népotisme, se trouve durablement écornée.
Une corruption de haut niveau
« Il s’agit d’une corruption de haut niveau car le montant de l’argent détourné pourrait s’élever à environ 1, 7 milliards d’euros en six ans et non à une centaine de millions de dollars comme il est dit » affirme sous le couvert de l'anonymat, un ancien cadre du secteur énergétique ukrainien qui a donné des informations à NABU. « Selon mes estimations, une entreprise avec un flux de trésorerie d’environ 200 milliards de hryvnias ( 1 € = 48, 86 hryvnia ) peut avoir un programme d’investissement conséquent. Si on calcule 10 à 15 % de revenu sur chaque contrat de sous-traitance, on arrive à cette somme. »
Les Ukrainiens pris au piège
« Beaucoup d’Ukrainiens se sentent, comme moi, pris au piège. Nous avons changé six fois de président depuis l’indépendance, nous avons connu une révolution tous les dix ans et nous sommes très ouvert à l’idée de débarrasser notre gouvernement et notre parlement de ceux qui sont vraiment des ordures. Beaucoup de partis d’opposition souhaiteraient l’organisation d’une élection présidentielle. Si elle avait lieu aujourd’hui, Zelensky ne pourrait pas gagner. Mais au plus profond de nous-mêmes, nous comprenons que ce n’est pas la solution aujourd’hui, parce que nous sommes en guerre et que l’existence de notre État vaut plus qu’une affaire de corruption et qu’un président, quel qu’il soit. Et Zelensky reste le commandant en chef de l’armée… »
La colère de Mariia Berlinska
« Cette guerre emportera la plupart des gens actifs, honnêtes et respectables — dont la plupart d'entre nous faisons partie », écrit Mariia Berlinska, engagée volontaire et chef du Centre de soutien au renseignement aérien, dans une tribune cinglante publiée dans Ukrainska Pravda. « Il est insupportable de penser que, dans le même temps, les amis du président financent leurs prostituées, leurs voitures de luxe et dépensent des centaines de millions de nos impôts pour de nouvelles villas. »
La propagande russe instrumentalise le scandale
La propagande russe dominante instrumentalise le scandale et traite Zelensky d'escroc.
Accuser son adversaire d'être un agent russe est devenu une tactique rhétorique courante. Les chaînes Telegram ukrainiennes pro-Zelensky défendaient jusque-là le président ukrainien en discréditant les agences anticorruption, qualifiées d'«agents russes » ou de «serviteurs de Soros ». Désormais, la perspective a changé : c'est Zelensky qui mènerait la campagne anticorruption.
La corruption, un mode de gouvernance ?
« Ce type de corruption à grande échelle en Ukraine a toujours été avant tout un mode de gouvernance » commente Danylo P., un de mes contacts ukrainiens. « Le président dispose d'une autorité constitutionnelle assez limitée, probablement plus limitée que celle du président français. Il ne peut pas dicter sa conduite au Parlement, ni au procureur général. Mais s'il ferme les yeux sur la corruption de certains fonctionnaires, verse à d'autres un salaire en liquide tout en ayant un « kompromat » contre chacun d'entre eux, ils obéiront à ses ordres informels. S'il ne le fait pas, quelqu'un d'autre le fera et c'est précisément ce qui est arrivé au président Viktor Iouchtchenko. Un président ne cherche pas forcément à détourner des fonds pour son propre compte – je ne pense pas que c'était l'objectif de Zelensky ou de Porochenko. Mais il veut gouverner et c'est la méthode la plus simple. Et les personnes choisies pour faire le sale boulot ne sont pas des personnes recommandables. Les monopoles d'État sont une véritable vache à lait dans ce système».
Les précédents
Viktor Ianoukovitch, le président kleptocrate chassé par la révolution de Maïdan en février 2014, ainsi que ses associés, surnommés « la Famille », auraient détourné jusqu'à 37 milliards de dollars, qu'ils auraient dissimulés sur des comptes bancaires et dans des actions d'entreprises à travers le monde, notamment dans des pays de l'UE comme l'Autriche, la Lettonie, Chypre, l'Italie et les Pays-Bas.
Petro Porochenko. La fin de sa présidence a été entachée par des allégations de corruption autour du géant de l’armement national Ukrboronprom (UOP). En février 2019, une enquête a révélé qu'Ihor Gladkovsky, fils d'Oleg Gladkovsky, secrétaire adjoint du Conseil national de sécurité et de défense et ami personnel du président, était impliqué dans des affaires de vol au sein de l'industrie de la défense ukrainienne. Gladkovsky et ses complices auraient empoché au moins 250 millions de hryvnias.
Une autre enquête a mis en lumière un système de corruption lors de la réparation d'avions de transport militaire AN-26 dans l'usine d'Ukroboronprom. L'entreprise publique Ukrspetsexport a acheté des pièces détachées à la Fédération de Russie à un prix sept fois supérieur à leur valeur réelle, et les participants à ce système ont perçu 300 000 dollars. Le secrétaire adjoint du Conseil national de sécurité et de défense, Oleg Gladkovsky, et le directeur d'Ukroboronprom, Pavel Bukin, étaient directement impliqués dans les détournements de fonds.
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